Dimanche. Jour sable.

Grains disséminés dans l'atmosphère.

Fragments saupoudrés sur nos plaies.

Sédiments de quartz sur nos tourments.

Sourires emportés, larmes séchées.

Le jour d'après.

20180121_084046

J’ai dit à Marie-Agnès, Patricia et Audrey que je n’écrirai pas, que je ne raconterai pas tout ce que nous avons vécu toute la journée d’hier au Teil, en Ardèche. C'était notre journée de restitution de la résidence collective Résistance, à Bruno Doucey, Rachel HausfaterMaria Poblete et à moi-même.  Un mois de résidence à quatre en novembre-décembre organisé par le réseau des bibliothèques intercommunales de la Communauté de communes Ardèche Rhône Coiron. Une journée et la Nuit de la lecture pour dire ce qui nous a habités ici tout près de Montélimar.

Ceux qui ont dit nonHier, nous avions en plus la chance d'avoir avec nous Murielle Szac, directrice de la collection Ceux qui ont dit non chez Actes Sud Junior, collection dont nous sommes tous les cinq des auteurs.

Bref, j'ai dit ça, oui, que je n’écrirai pas, épuisée bientôt minuit entre samedi et dimanche.

J’ai dit ça, oui, trop d’émotions, tard pour moi qui suis du matin.

J’ai dit ça, oui, mise à nue par la lecture,

J’ai dit ça, oui, étourdie, ivre de mots,

se cacher, un peu boudeuse, démasquée, genre petit taureau, toutes griffes dehors quand surgit ce besoin irrépressible de rentrer dans sa coquille et de se protéger de ce qui pique (et certainement pas de vous Marie-Agnès, Patricia et Audrey), et j’ai su aussitôt que j’écrirai.

Parfois, on fait ce qu'on a dit qu'on ne ferait pas.

La plupart du temps, je m'applique à faire ce que j'ai dit. Sinon, à quoi bon ?

Sur le quai de la gare de Montélimar, ce dimanche, je commence à écrire comme si j'envoyais des SMS ou alors des télégrammes dans des enveloppes bleues.

Donner de soi, un peu, des bribes, des filaments, des bouts de texte.

Recevoir après des brassées de silence,

ému, complice, sensible

Ne pas parler pour ne pas risquer de briser le charme

Recevoir de ceux dont on ne l’attendait pas.

De ceux qui n’ont rien promis,

De ceux restés tapis dans l’ombre de leur timidité, de leurs boucles, de cette mèche qui ondule tout au bout de leurs cils.

De ceux pour qui les mots ont un sens qu'ils vérifient dans des dictionnaires.

De ceux dont les phrases ne prennent pas la pose.

De ceux qui ne t’envoient pas des fleurs comme ils le feraient avec un boomerang, en espérant récupérer les pétales.

Tout à coup, sur le quai, j'entends mon prénom et je vois sans mes lunettes de myope une silhouette gesticuler. C'est le bonnet rouge de Nicole qui se met à zigzaguer entre les gens.

- Isabelle ! s'écrie-t-elle à nouveau, le débit à toute allure, des écailles sur les lunettes. Laurence vient de me déposer. C'est elle qui vous a vue.

Je regarde les écailles sur les montures grises et je pense à la chanson de Miossec

J’entends soudain les cigales

on n’est plus très loin du littoral

le soleil est à la verticale

sur la voie ferrée horizontale…

Je sens que je m’étire

Je sens que je m’écaille.

atelier d'écriture_Le Teil

Nicole a fait tous les ateliers d’écriture sauf le mien (photo souvenir de la médiathèque ci-contre). Laurence lui a dit, me raconte-t-elle : « c’est dommage, c’était bien» avant de me demander si j’en fais à Lyon, des ateliers. Pas spécialement, je réponds. Pas grave, je dis, Nicole, je pense puisque hier nous n’avons pas parlé ensemble et que nous sommes là toutes les deux, ce dimanche matin ensoleillé, privilégié, le face à face inattendu qui se déguste avec légèreté, là, entre les agents de la police ferroviaire et le petit garçon au blouson rayé, baskets noires et neuves aux pieds qui demande à sa maman : « ils font comment les trains pour faire des accidents ? »

Le corail à destination de Lyon s’immobilise. Nicole file vers la tête du train.

Je cavale derrière elle, j’accélère en pointe, mon sac sur le dos rempli de livres, de nougats et ma valise jaune à la main.

- Vous voulez vraiment aller jusque là ?

- Oui, oui, ça va ? s’inquiète-t-elle d’un regard bleu mobile.

Le trio de policier nous a devancées de trois enjambées. Le femme flic porte une queue de cheval qui veut dire : « Vous n’avez pas intérêt à la ramener ! » Alors, je la ramène et je lui pose une question. Nicole se penche vers moi. « De toute façon, elle ne vous répondra pas. » On se rabat sur le contrôleur Sncf, Angelo, de bonne humeur et blagueur.  « Oh Angelo, comme le personnage de Giono ! », remarque Nicole. « Si vous le dîtes ! Nicole… Croisil » ? Un passager se mêle à notre conversation virevoltée et demande : « De bonne humeur, le dimanche matin à 9 heures ? » « Et pourquoi pas, le dimanche à 9 heures ? ».

20180121_091607

Avec Nicole, on rattrape le temps perdu à ne pas s’être parlées la veille. Elle me raconte l’article du Dauphiné avec la photo de Bruno annonçant le premier atelier d’écriture. C’est ça qui a fait tilt, l’expression "atelier d’écriture » et un petit peu ensuite la photo de Bruno.

Nicole me dit à quel point ce qui se fait au Teil la touche. Elus de terrain, agents territoriaux qui tentent d'y amener de la culture, qui s'efforcent d'ouvrir les horizons. L'ancienne cité de cheminots délaissée par la SNCF et par les ciments Lafarge. L'étrange géométrie des lieux cernés par les centrales nucléaires. Nicole qui a une préférence pour le bus qui relie Privas à Montpellier est prête à faire des kilomètres pour participer aux activités de la médiathèque du Teil. 

Hier, donc. Non loin du Teil, sur les hauteurs, le village d'Alba la romaine d’abord. Rachel a rendez-vous avec Annette qui avait 12 ans en 1942. Annette l’enfant caché aux cheveux blancs qui lui a donné rendez-vous pour se souvenir et qui a sorti pour elle son service à café fleuri avec des macarons pastels pleins l’assiette. Cela tombe plutôt bien. Rachel écrit pour se souvenir. Son papa caché et combien des siens déportés ?

 

 

médiathèque le teil 210118

restitutionmédiathèque210118

 

 

 

 

 

 

 

Rachel le raconte plus tard lors de la restitution de notre résidence à la médiathèque du Teil. Je parle après elle. Mon thème "des rencontres pour parler, écouter, partager". Mon cœur s’est barré. Il cogne dans ma gorge, colle à ma langue. Jours égrénés, poèmes échangés. Souvenirs, souvenirs. La voix s'enraye, les émotions envahissantes. Puis, c'est au tour de Maria "Des mots pour alerter" puis de Bruno "Des mots pour apaiser". Devant nous, des visages connus, fixés dans nos mémoires même si parfois des prénoms manquent. Retrouvailles silencieuses, échanges de regards, petits mots murmurés. Mini-récital. Murielle nous rejoint. Nous prêtons nos voix à ceux qui ont dit non : Jacques Prévert, Lucie Aubrac, Lounès Matoub, Angela Davis, etc.

La compagnie de théâtre Le nez en l'air propose à la salle des fêtes des adaptations de deux livres de la collection : l'une concerne le poète espagnol Frederico Garcia Lorca, la seconde la femme politique Simone Veil. Très beaux moments.

Plus tard, soirée d'ateliers d'écriture à la médiathèque. Un thème : ENVIE / EN VIE. Il est passé 23 heures quand chacun lit les textes qu'il a écrits. Tana, huit ans, lit son histoire de fil. Audrey finit. Des lettres. L'une d'elle est pour moi. Emouvant. Difficile de partir. Baisers par paquets de trois. On ne se promet rien. On évite. Rien de pire que les engagements non tenus. On se reverra ? Et pourquoi pas ?

20180121_093054-1