IMG_4157Thonon-les-Bains, mardi matin, 12 mars, 7H00. Soleil sur le lac. C’est un tout autre paysage qui s’offre à moi. Je pense que si j’habitais ici, je ne me lasserais pas du lac et des sommets des montagnes à l’horizon, des massifs qui n’étouffent pas, qui te disent la beauté du monde et t’appellent à l’exigence pour tenter de te hisser à leur hauteur.

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Lycée Saint-Joseph. Classe de seconde d’enseignement général. Les élèves ont lu un de mes livres. Au choix : « Partir », « Bienvenue à Goma » et « La mémoire en blanc ». Certains attaquent un second livre. Quel accueil ! Des cadeaux. Pleins. Des haïkus, des phrases inspirées par mes livres accrochés aux branches d’un arbuste. Une boîte remplie de petits mots. Un attrape-rêves. Des "Book trailers". La documentaliste Sandrine Rouiller, avec Mme Charles, leur prof de français, leur a demandé de produire quelque chose qui s’inscrive dans un des trois univers suivants : poétique, journalistique, expressif/théâtrale. 

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Par petits groupes, ils se sont donc lancés. C’est le résultat de ce travail qu’ils me présentent. Entre deux productions, ils me posent des questions sur mes livres et plus largement sur les thématiques qui émaillent mes textes. Je les préviens : je ne suis pas une spécialiste des sujets évoqués, juste une femme qui raconte des histoires, ce qui ne m’empêche pas d’avoir un point de vue sur les thèmes que j’aborde. J’ai d’ailleurs plus souvent des interrogations que des réponses.

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En milieu de matinée, direction Evian, à quelques kilomètres de Thonon, lycée Anna de Noailles, un établissement avec une majorité de classes d’enseignement général et seulement trois classes de lycée pro qui sont logées dans un château au bord du lac Léman. Je l'apprendrai plus tard, mais le lycée dispose une plage où, en été, les profs et les élèves peuvent se baigner !

J'avoue que je connais peu la romancière et poétesse Anna de Noailles. Du coup, je me renseigne sur cette femme née à la fin du XIXème siècle et morte en 1933. Je découvre que Rainer Maria Rilke l'appelait "la déesse impétueuse", qu'elle a entretenu une correspondance avec Proust, que Camille Saint-Saëns a mis en musique un de ses poèmes "Violons dans le soir", qu'elle n'aurait pas reçu le Goncourt par mysoginie, que Colette était son amie et que 10 000 personnes dont Cocteau ont assisté à son enterrement. J'apprends aussi qu'Anna de Noailles a passé les étés de son enfance à Amphion, tout près d'Evian, au bord du lac Léman. "Le lac Léman m'apportait tout, depuis ce nom d'Amphion, donné par un lointain hasard de terroir à notre rive et à notre demeure ", écrivait-elle. Quelques uns de ses vers sont d'ailleurs inscrits sur un monument au bord du lac :

Étranger qui viendra, 
Lorsque je serai morte,
 
Contempler mon lac genevois, 
Laisse, que ma ferveur
 
Dès à présent t'exhorte,
 
A bien aimer ce que je vois.

Je lis aussi que, si Anna de Noailles a été enterrée au cimetière du Père Lachaise à Paris, son coeur, lui, repose dans le cimetière du village de PUBLIER, au-dessus d'Evian !

Petite promenade au bord du lac en direction de Montreux, en attendant l’heure du rendez-vous. Emerveillement de part et d’autre, sur l’eau et sur la terre. Beauté du palais lumière, ancienne résidence des frères Lumière qui m'évoquent Lyon, ma ville où Auguste et Louis inventèrent le cinématographe et tournèrent "Sortie d'usine", le premier film du cinéma.

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Splendeur des sommets d’une blancheur immaculée et des eaux tranquilles du lac. J'aime aussi beaucoup les anciens bâtiments 1900 construits à la belle époque des cures thermales.

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Rencontre avec une classe de seconde professionnelle vente et commerce et leur prof de français/histoire-géo, Agnés Mestrinaro.La salle de classe a vue sur le lac. C’est magique. Peu de temps avant, on m’a expliqué la différence entre la vente et le commerce. Je suis un peu moins ignorante. La vente concerne la négociation, implique le déplacement tandis que le commerce, c'est ce qui se joue en magasin, avec peu d'espace de négociation. J'espère ne pas me tromper.

 

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La plupart des élèves portent costumes et cravate. Ils n'aiment pas toujours le dire franchement, mais les livres ne font pas partie de leur quotidien. Leur prof a quand même obtenu qu’ils lisent chacun au moins une nouvelle de « PARTIR » et aussi un des portraits de mon documentaire illustré « Des héros pour la terre ». Elle a aussi commencé la lecture à voix haute de « Bienvenue à Goma ». Notre rencontre dure deux heures. Ils me présentent leurs travaux et me posent des questions. Avant que leur prof ne leur en parle, ils n’avaient jamais entendu parler du génocide des Tutsis et du massacre des Hutus modérés. Ils s’interrogent : quand est-ce que ça a eu lieu ? pourquoi n’ont-ils jamais entendu parler de ce génocide ? Ils me parlent des pays dont je parle dans mes livres. Les ai-je tous visités ? Abdel comprend : vous voyagez dans votre tête ? J’acquiesce et précise : je voyage en rencontrant les autres aussi.

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Malgré leur attention et leur bonne volonté, il faut faire avec leur fatigue. Trop de jeux vidéos pour les uns tard dans la nuit, trop de réseaux sociaux pour les autres. Ils clignent des yeux par moments. Un garçon s’endort. Puis ils se reprennent, les questions fusent. Puis au détour d’un débat sur la lecture, Lucas prétend qu’il n’écrira jamais. Alors, la prof intervient. L’écriture, la lecture ne sont pas réservées à certains seulement. D’ailleurs, dans leur classe, quelqu’un écrit des nouvelles. Révélation, stupéfaction. Et si finalement, ils en savaient trop peu sur eux-mêmes ? Je dis : oui, parfois, on s’enferme dans des idées toutes faites qu’on a de soi-même.

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Départ à la gare en fin d’après-midi. Pas de train mais un autocar. Je peste. Qu’ont-ils fait de nos trains ? Le réseau démantelé, les cars se succèdent quand l’urgence climatique voudrait qu’on développe « le chemin de fer » plutôt que la route. Le chauffeur du bus me prévient. Il y a souvent des embouteillages sur la route. Il ne me garantit pas une arrivée à l’heure. Il fera de son mieux. Et je me dis que ces horaires serrés et ce stress sur les épaules des chauffeurs nous mettent en danger, lui, le travailleur, nous, les passagers. Mais il est héroïque, il s’est sûrement surpassé et on arrive juste au moment où le TGV va entrer sur le quai.