Festival du Livre jeunesse d'Annemasse, 2010

Il y a quasiment vingt-cinq ans, j'étais étudiante à l'Ecole de Journalisme de Lille et journaliste stagiaire à la rédaction de RTL à Paris le week-end et les vacances. Il y a vingt-cinq ans, j'avais vingt-trois ans. Le service des Informations Générales de RTL accueillait souvent plus d'un stagiaire et nous nous relayions pour tenter d'interviewer par téléphone des témoins de ce qui était en train de se passer à Kigali au Rwanda. Des massacres de grande ampleur. Souvent, les communications téléphoniques ne passaient pas ou la ligne sonnait dans le vide. J'imaginais mal ce qui était en train de se dérouler là-bas, dans un pays que je découvrais, sur un continent où je n'avais jamais encore mis les pieds.

Puis il y a eu une interview qui a tout changé pour moi.

Un jour, j'ai réussi à joindre un représentant de la Croix-Rouge Internationale au Rwanda. Ce qu'il m'a dit ce jour-là des massacres systématiques qui avaient lieu à Kigali, je ne l'ai jamais oublié. Ses mots, ses silences et sa voix se sont incrustés en moi. Je me souviens encore de la réaction de mon corps en l'écoutant, le froid qui m'a engloutie, les tremblements qui ont secoué mes jambes.

A partir de ce témoignage, je suis restée les yeux braqués sur le Rwanda.

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J'ai suivi les événements jour après jour. Un génocide. Nous le savions, nous le vivions de loin mais nous ne faisions rien pour l'arrêter. Cette impuissance de la communauté internationale était pour moi terrifiante. Je suis de cette génération d'après dont les grands-parents ont connu la deuxième guerre mondiale et à qui on a expliqué que ce qui avait eu lieu en Europe entre 1939 et 1945, la Shoah, ne devait jamais se reproduire. Il y avait pourtant eu le Cambodge entre temps et la guerre en Bosnie n'était pas finie.

A cette époque, je me souviens de deux journalistes en particulier. Un de mes profs à l'ESJ était Nicolas Poincaré, grand reporter à Radio France à l'époque qui s'est rendu plusieurs fois au Rwanda à partir d'avril 1994. A RTL, j'ai côtoyé le grand reporter, Philippe Chaffanjon j'ai écouté et observé sans oser le questionner. Deux journalistes très différents du point de vue du tempérament, mais leurs regards, m'ont interpellée. Ils avaient été visiblement marqués par ce qu'ils avaient vu, traversé, découvert.

Quelques mois plus tard, début août, le génocide venait officiellement de prendre fin (plus de 800 000 morts en trois mois, la preuve d'une efficacité criminelle redoutable) quand j'ai entendu dire que RTL était d'accord pour prêter un de ses journalistes à Reporters sans frontières (Rsf). Je me suis portée immédiatement volontaire et je suis partie trois jours plus tard à Goma, Zaïre (aujourd'hui RDC), à la frontière du Rwanda, base arrière des militaires français de l'Opération Turquoise mise en place par la France pour protéger les populations civiles du moins officiellement. Des dizaines de milliers de Rwandais avaient afflué et s'étaient entassés dans des camps de réfugiés. Rsf avait mis en place Radio Gatashya, une radio humanitaire à destination des réfugiés... sauf qu'une fois sur place, je réalisais que ces réfugiés n'étaient pas les victimes du génocide... mais la population hutu emmenée par les militaires et les chefs du gouvernement génocidaire fuyant l'arrivée au pouvoir du FPR, l'armée créée par les exilés tutsis en Ouganda. 

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Cette expérience de quelques semaines à Goma reste pour moi un souvenir à la fois marquant et irréel.

De retour à Paris en septembre, le directeur de la rédaction de RTL s'est étonné que je ne sois pas plus volubile. J'avoue que je n'osais pas, je ne débordais pas de confiance en moi parce que je ne me sentais pas légitime même si j'étais diplômée et que j'avais approché de près les humanitaires, les fonctionnaires internationaux, les militaires, les reporters du monde entier et les réfugiés pendant plusieurs semaines. J'ai quand même écrit deux papiers qui sont passés dans les journaux de RTL et dans lequel j'évoquais les forces armées en train de se refaire dans les camps de réfugiés. Je les avais vus de près dans le camp de Mugunga dans leurs uniformes dépareillés avec leurs armes et véhicules qu'ils ne cachaient pas.

Je crois que c'est à Goma alors que je venais paradoxalement tout juste de sortir de l'Ecole de Journalisme que j'ai commencé à m'éloigner de ce métier. Pourtant, il reste pour moi l'un des plus passionnants qui soit.

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Plusieurs années plus tard, alors que je n'étais plus journaliste, c'était en avril (avril est pour moi indissociable du génocide depuis 1994), j'ai commencé à écrire Bienvenue à Goma. Un roman pour les ados qui s'inspire de mon expérience de 1994. J'ai rédigé mon histoire d'une traite en une semaine à peu près. Au Rouergue, Sylvie Gracia l'a accepté tout de suite et dès qu'il est paru, il a obtenu le Prix Amerigo Vespucci jeunesse. Bienvenue à Goma n'est pas devenu un bestseller et, quand on évoque une bibliographie des événements de 1994, on cite rarement mon livre.

Pourtant, depuis 2008, je suis régulièrement invitée dans des collèges et lycées pour évoquer ce livre et parler du génocide des Tutsi et du massacre des Hutu modérés au Rwanda. Les jeunes découvrent alors ce qui s'est passé et pourquoi notre pays et le Rwanda sont  liés à jamais par ces événements. J'ai notamment le souvenir de ce garçon en CAP électricité qui me chuchote que Bienvenue à Goma est le premier livre qu'il a lu en entier et qu'il l'a relu encore après une seconde fois. Pourquoi ? je lui demande. Il me répond : "Vous me demandez pourquoi ? Mais parce que je ne savais rien de tout ça et que c'est révoltant. Comment,moi, je pourrais ne pas me sentir concerné par cette histoire ?".

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Bienvenue à Goma est aussi souvent cité comme roman permettant d'aborder la question des médias et du journalisme avec les jeunes. La Bibliothèque nationale de France le mentionne notamment dans un document qu'elle met à destination des enseignants.

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En 2015, j'ai évoqué le génocide des Tutsi dans un autre de mes romans La mémoire en blanc. Ce livre publié aux éditions Thierry Magnier est d'une certaine façon la suite de Bienvenue à Goma. C'est l'histoire d'une jeune femme adoptée en 1994 par une famille française installée à Lyon et qui ignore tout de son histoire. Léonie, c'est le prénom de ce personnage, ressemble vaguement au député français qui représentera la France aux commémorations du génocide à partir de demain au Rwanda, Hervé Berville qui avait quatre ans en 1994 quand il a été adopté par une famille française après le massacre de toute sa famille.

Entre-temps, j'ai imaginé un projet de web-documentaire avec une photographe et un dessinateur. Ce projet intitulé "Grandir" aurait décrit des parcours de jeunes après le génocide. Malheureusement, nous n'avons jamais trouvé les financements pour ce projet. Mais il m'a au moins permis de rencontrer plusieurs familles rwandaises et de découvrir leurs histoires.

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Aujourd'hui, je travaille avec un réalisateur et un producteur à une adaptation de Bienvenue à Goma devenu pour le cinéma "Elsa à Goma". C'est un projet que j'ai initié il y a déjà plusieurs années. J'espère qu'il aboutira.

(Dessin : David Giraudon)

 

Bref, le Rwanda ne m'a pas quittée ces vingt-cinq dernières années. Je ne suis pas devenue une spécialiste du Rwanda, même si j'ai lu la beaucoup des livres sortis sur le sujet et que je continue à m'intéresser à ce pays, mais aussi à la RDC voisine. Quand j'écris, par exemple, Des héros pour la terre, un livre documentaire sur les défenseurs de l'environnement, j'évoque bien sûr le travail très difficile des gardiens du parc des Virunga confrontés aux bandes armées qui sévissent dans la région depuis 1994, un parc qui se visite (quand c'est possible) au départ de Goma.

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IMG_4353On sait beaucoup de choses aujourd'hui sur le rôle qu'a joué la France au Rwanda avant 1994, pendant et après le génocide. Les historiens, les journalistes, les chercheurs ont bien documenté le sujet. Quand je vais dans les collèges et lycées parler de mes romans Bienvenue à Goma et La mémoire en blanc, je me rends compte à quel point, paradoxalement, cette histoire n'est pas enseignée. Mon rôle, alors, grâce aux profs qui m'invitent dans leur classe, est de rendre les jeunes curieux de ce qui s'est passé au Rwanda en 1994, qu'ils deviennent des citoyens attentifs et concernés par le sujet. Plus concernés en tout cas que nos élus politiques et notre président qui ne juge pas nécessaire d'assister aux commémorations du génocide vingt-cinq ans plus tard. Pourtant, comme disait une rescapée il y a quelques temps à la radio, tous les grands de ce monde devraient se précipiter sur place, tous les grands de ce monde devraient se sentir concernés car ce qui s'est joué au Rwanda en 1994 n'est pas qu'une histoire rwandaise. On le sait tous désormais. Le monde entier était au Rwanda en 1994 et la France en particulier. Il en va de notre humanité, de notre honneur, de notre dignité, de notre responsabilité de s'en souvenir et le président Macron devrait montrer l'exemple. Malheureusement, il a d'autres priorités.