Zou ! Le blog d'isabelle Collombat

mercredi 17 janvier 2018

Les héros pour la terre ont gagné

Le gouvernement a donc décidé de renoncer à construire un aéroport à Notre Dame des Landes. Une victoire éclatante pour ses opposants depuis plus de quinze ans dont les détracteurs disaient le combat perdu d'avance, le qualifiant parfois de ringard et d'extrême. C'est grâce à ce mouvement de résistance qui a fédéré des hommes et des femmes très différents, réunis par un attachement viscéral à cette terre et à son environnement, mais aussi par une certaine façon de voir le monde, que le pouvoir politique a fini par abandonner le projet. Bravo ! Dans mon livre "Des héros pour la terre", qui rassemble 33 portraits de citoyens du monde qui luttent, parfois au péril de leur vie, pour défendre leur environnement illustrés par Alain Pilon, j'évoque le militantisme d'Anne-Marie Chabod, l'une des actrices de ce mouvement. L'abandon du projet de Notre-Dame-des-Landes donnent des raisons d'espérer et de se battre à tous ceux qui, ailleurs, se croient impuissants. 

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COUV heros terre OKGAB CG (1)Plus d'infos sur le site de Reporterre


Dix ans plus tard, parler d'Elsa et de Goma toujours et encore

 

20180116_085151Paris. Mardi 16 janvier. Sol trempé. Pas de pluie drue comme hier après-midi ni de vents tourbillonnants. Guichet du métro. Un billet pour Poisson, écrit le logiciel de mon Smartphone automatiquement. C’est pourtant à Poissy que je vais. L’employée de la Ratp désolée, le lecteur de CARTE hors service. Je sors un billet.

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La voix du RER s’escrime à répéter que le train pour Poissy desservira toutes les gares. Direction les Yvelines. La Défense,  Nanterre, Houilles,  etc. Une odeur de brûlé émane des sièges couleur roussi. Tout sent le cramé en fait dans le RER. La carcasse, les rails, les câbles électriques. Derrière les vitres, le paysage semble ressorti d’un bain d’encres mélangées, paysage au fusain relevé d’aquarelles au curaçao. Blocs de légo à Nanterre. Ruban large de la Seine. Bruits stridents quand le RER freine à Achères Grand Cormier. Mes mains réclament de se plaquer sur mes oreilles. Je ne leur obéis pas. Derrière les vitres, cortège infini de voitures posées sur des trains. Poissy usines se profile. Peugeot, PSA, partout.

« Endstation, annonce la voix du RER en allemand. Bitte aussteigen ». Pour qui ? Pour moi ?

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Emmanuelle Tassel,  la documentaliste du collège Jean Monnet de Feucherolles, m’attend à la sortie. Voix douce, gestes attentifs. Elle m’emmène dans son établissement à un quart d’heure de là et m’annonce que les élèves sont pressés de me rencontrer. On traverse Poissy, ancienne cité royale. On frôle l'église de la collégiale Notre Dame de Poissy et la villa Savoye conçue par Le Corbusier. Après, décor de départementales et de ronds-points, forêts, files de véhicules dans l’autre sens, vers Paris. Banlieue aisée, banlieue mouillée. La campagne dans la ville.

 

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Œuvre d’art à l’entrée du collège à l’architecture moderne, silhouettes noires soudées les unes aux autres, bras dessus, bras dessous. Coulée de béton dans la prairie. Je dois rencontrer deux classes de troisième l’une après l’autre. Annie-Claude, la prof de français, m’annonce que ses élèves ont prévu une cinquantaine de questions. Je ne sais pas si ça me rassure. Dix ans plus tard, me voici à nouveau invitée à répondre sur « Bienvenue à Goma » paru en 2008 aux éditions du Rouergue. Des élèves ont également lu "La mémoire en blanc" publié par les éditions Thierry Magnier.

 

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Mes deux romans évoquent en filigrane le génocide des Tutsi et le massacre des hutus modérés au Rwanda en 1994. Et le rôle de la France dans les événements qui ont lieu ces années-là et bien avant, après aussi. L’un se déroule en 1994 à Goma, ville-frontière de RDC (à l’époque le Zaïre) avec le Rwanda. Le second se passe plus de vingt ans plus tard en France, à Lyon. Les élèves les ont aimés. Ils me le disent, je le vois à la façon qu’ils ont de me saluer, de me parler. La prof de français les a intégrés à sa séquence sur la littérature engagée. Les élèves me demandent si tous mes livres sont comme ça, engagés. Je réfléchis. Je n’ai pas de réponses toutes faites. Mon regard sur le monde, sur les choses, je l’entraîne, je l’affine année après année. J’exerce ma liberté, tente de me débarrasser des entraves. N’est-ce pas à, ce qu’il appelle « écrivain engagé » ? Quelqu’un qui regarde, qui écoute, qui observe, qui se laisse imprégné par ce qui se passe autour de lui et qui s’interroge ? Je ne sais pas trop faire autrement. C’est quoi le nom de la littérature qui n’est pas engagée ?

Cyril me confie que "Bienvenue à Goma" est le livre qu’il a lu le plus vite jusqu’ici aussi vite. A peine 48 heures. D’habitude, il lui faut des jours et des jours. Là, juste deux. Il a aimé, trouvé les deux pages de la fin tristes et jolies et s’en étonne, heureux de découvrir que les deux soient possibles en même temps. Quand j’évoque mon travail d’adaptation de "Bienvenue à Goma" pour le cinéma, clameur et enthousiasme. Je le modère. Déjà quelques années que j’y suis, le travail long et incertain. Peut-être qu’il n’y aura jamais de film. Le cinéma si cher, des budgets, des financements à trouver.

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Chacune de mes deux interventions se termine par une séance de dédicaces sur les livres. Ils ont chacun leur exemplaire. Certains déçus regrettent de ne pas avoir su que ce serait possible. Une jeune fille me glisse ses deux livres sous les yeux. Signatures à la chaîne au-delà de la sonnerie qui indique que le temps imparti est dépassé. De l’encre plein les doigts. Des au revoir. Des sourires. Magie de la rencontre.

 

 

L’après-midi a déjà presque commencé quand je quitte Feucherolles et passe à côté de la tête de Pompidou devant la gare de Poissy. Direction Paris.

 

 

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J’ai profité de mon passage dans la capitale pour prendre rendez-vous avec mes trois "co-résidents" de novembre au Teil en Ardèche. Maria Poblete, Rachel Hausfater, Bruno Doucey, auteurs comme moi de la collection Ceux qui ont dit non chez Actes Sud Junior. Nous nous retrouvons à nouveau samedi là-bas tout près de Montélimar pour une restitution de notre résidence collective Résistance. Nous voulons raconter ce qui a été pour nous, nos rencontres, nos découvertes, dire aussi les textes des ateliers d’écriture. Nous nous chronométrons pour tenter de ne pas être trop longs. Nous rions. Nous nous taquinons.Partage. Complicité. La résidence n’est pas tout à fait finie. La résidence ne sera jamais finie. La résistance non plus. Résister à la lourdeur des jours, aux idéologies qui nient, à la noirceur de l'Humanité au révisionnisme, à la lassitude. Rester en vie.

 

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vendredi 12 janvier 2018

Le prix collégien du ville de l'environnement de la métropole de Lyon

Vendredi 12 janvier à marquer d'une croix blanche.

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Je participe à une rencontre à la maison de l'environnement le cadre du prix collégien du ville de l'environnement de la métropole de Lyon qui a retenu mon livre "Des héros pour la terre" (Actes Sud Junior avec des images d'Alain Pilon) dans la sélection qu'il propose aux collégien de l'agglomération. Parmi les adolescents que je découvre, des garçons et des filles viennent de mon ancien collège, le Collège Professeur Dargent situé dans le troisième arrondissement de Lyon où j'ai passé deux ans de ma scolarité. Bizarre, bizarre... Retour plus de trente ans en arrière, mes années vestes en jeans et sac US. 

Avec eux, il y a aussi des élèves de 4e du collège Clémenceau de Lyon 7e, des élèves du club lecture du collège Marcel Pagnol de Pierre Bénite et des élèves éco-délégués du collège René Cassin de Corbas (dont vous pouvez voir les illustrations ci-dessous).

Ils m'étonnent par le nombre de leurs questions et leur grande attention. Le thème de l'engagement semble les intéresser tout particulièrement. Est-ce que je participe à des manifestations ? Est-ce que je milite dans des associations ? Est-ce qu'un écrivain est toujours engagé ?

Bref, je repars quelques heures plus tard, plus que jamais motivée.

 

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jeudi 11 janvier 2018

Un après-midi avec des premières L

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Jeudi 11 janvier. 13H30. J'avoue que je ne sais pas à quoi m'attendre. Je vais passer un après-midi avec une classe de première L. Pourquoi pas évidemment ? D'autant que je viens parler de mes livres "La mémoire en blanc", "Parir", "Bienvenue à Goma". D'habitude, au lycée, on lit Hugo, Zola, Maupassant, Camus, Malraux, Duras... mais pas Collombat. J'appréhende un peu. J'appréhende toujours les classes de lycée de l'enseignement général. Il y a parfois de jeunes gens qui ne comprennent pas ce que vous, auteur de littérature jeunesse, vous faîtes devant eux. Comme si vous n'étiez pas assez bien pour eux. Pas assez grands pour eux.

Mais pas cet après-midi avec ces Premières L là. Une classe mini format. Neuf élèves. Huit filles, un garçon. Au lycée Saint-Thomas d'Aquin d'Oullins, la section littéraire n'a pas la côte. Elle se réduit au fil du temps comme s'il fallait forcément pour réussir sa vie choisir les maths et les sciences. Heureusement, dans la réalité, ce n'est pas le cas. La prof de français le sait bien : elle a fait le tour de ses anciens élèves et leurs parcours ont de quoi surprendre. En tout cas, les neuf lycéens que je rencontre, même s'ils ne savent pas tous ce qu'ils comptent faire plus tard, ont en commun une grande qualité : la curiosité. Je m'en suis tout de suite aperçue en parlant avec eux. Richesse de notre échange, qualité des questions, fraîcheur du regard. Je les étonne un peu en osant parler de ce que je ne réussis pas toujours, ce qui échoue vraiment et qui reste parfois une blessure, un truc dur à avaler. Je les questionne aussi l'air de rien. Ils me font des confidences en passant et je retiens ça comme des trésors. Petits cailloux que je conserve à l'intérieur. Petits cailloux qui m'encouragent. Jespère qu'en retour, j'étais capable de partager avec eux expériences, enthousiasmes, espoirs.

16H30. L'après-midi a filé. Dans la rue, les pas sont légers. Pour un peu, je m'envolerais.

vendredi 22 décembre 2017

Bonnes fêtes à tous

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vendredi 8 décembre 2017

Quelque chose cloche décidément autour de l'enfance

Ce soir 8 décembre à Lyon, c'est la fête des Lumières. La fête n'a plus rien à voir avec celle de mon adolescence. Des lumignons sur les balcons. Petites lucioles serrées les unes contre les autres en farondoles, déposées le plus souvent par les enfants.

On voit la ville en grand désormais à Lyon. Les plus spécialistes les plus pointus s'y pressent pour des spectacles qui s'affichent sur les façades des bâtiments les plus beaux.

Et, pourtant, ce soir à Lyon, il y aura aussi des gens qui ne se rassembleront pas très loin de la Grande Roue multicolore de la place Bellecour pour rappeler que dans cette ville lumière des enfants dorment dehors chaque nuit.

Pas d'enfants sans toit

Des gens résistent depuis plusieurs semaines à Lyon pour dire NON, on ne veut pas de ça chez nous, des écoliers, des collégiens, des lycéens à la rue. Des gens qui manifestent, qui accueillent, qui hébergent parce que non, décidément, ça ne se fait pas. Des gens qui rappellent aussi à l'Etat son devoir de protection.

Nous sommes devenus un pays où les adultes invoquent sans cesse le principe d'intérêt supérieur de l'enfant, comme s'il suffisait de le dire, mais au fond, s'en moquent éperdument.

Exactement comme dans le film Captain Fantastic de Matt Ross, sorti en 2016. Captain Fantastic, c'est l'histoire d'une famille qui vit à l'écart du monde jusqu'au jour où elle doit y retourner. Un soir, alors que le père emmène ses six enfants chez sa soeur et son mari, et leurs deux enfants, tout le monde se retrouve à table et c'est un peu le choc des civilisations. Tandis que "Captain Fantastic" pense qu'il est possible d'aborder tous les sujets devant ou avec les enfants, à commencer par le suicide de leur mère, sa soeur, elle, se refuse absolument à évoquer cette réalité devant ses chérubins. En revanche, elle les autorise pourtant à jouer à des jeux vidéos extrêmement violents. Contradictions, contradictions.

Je vous recommande ce film qui est tout sauf tiède et qui nous permet de réfléchir à ce qu'est l'éducation, aux valeurs que nous voulons transmettre aux enfants.

CAPTAIN FANTASTIC avec Viggo Mortensen | Bande-Annonce VOST [HD]

La place des enfants, la psychiatre Marie-Rose Moro la défend, notamment quand il s'agit de concevoir les lois. Cette semaine, j'ai trouvé sa voix particulièrement claire et sage sur France Culture. Invitée à propos du débat inachevé à l'Assemblée Nationale le 1er décembre dernier sur la garde alternée automatisée en cas de divorce, elle a d'abord expliqué que la séparation des parents est toujours un drame pour les enfants, même pour les adolescents qui revendiquent des avantages à cette nouvelle situation. Pour les aider à surmonter ce drame, il faut leur raconter l'histoire vraie de cette séparation, mais adaptée à leur âge. En effet, les enfants qui sont au coeur de la relation de leurs parents, en savent toujours plus que ce que s'imaginent les adultes. Il arrive même parfois que de petits enfants aient le pressentiment de cette séparation.

Marie Rose Moro: garde alternée "souvent ce n'est pas l'intérêt de l'enfant qui est pris en compte"

 

Défendre les enfants, c'est aussi vouloir changer le sort que nous réservons actuellement aux enfants étrangers, ceux qu'on appelle les mineurs étrangers isolés. C'est aussi sur France Culture que j'ai entendu un reportage très impressionnant ces dernières semaines "Quand les mineurs africains sont abandonnés dans la montagne" qui raconte comment les forces de l'ordre, en l'occurence des gendarmes, patrouillent dans le secteur de Briançon sur la trace des réfugiés qui viennent d'Italie et qui tentent d'entrer en France en passant par la montagne, milieu très difficile pour lequel ils ne sont pas du tout équipés. La moitié de ces réfugiés sont des mineurs. Un certain nombre d'habitants de cette région, des montagnards conscients des dangers et solidaires, tentent de leur venir en aide. Ce reportage montre notamment que les forces de l'ordre reconduisent à la frontières de jeunes Africains et ne respectent donc pas la loi qui dit, notamment, que tout mineur doit bénéficier de la protection de l'Etat.

vendredi 1 décembre 2017

Tout est une question de nuances

C'est elle qui a fait la couverture de mon livre LA MEMOIRE EN BLANC.

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CRUSCHIFORM vient de remporter la PÉPITE 2017 du LIVRE ILLUSTRÉ au salon du livre jeunesse de Montreuil pour COLORAMA, l'imagier des nuances de couleurs. Youpi !

Ce qui me touche, c'est qu'il y a 15 jours en Ardèche j'accordais une couleur à chacun des jours de la résidence d'auteur collective à laquelle je participais : Rouge, bleu, vert, rose, jaune, orange, mauve, blanc...

Cruschiform, elle, en a fait tout un magnifique livre !

 

COLORAMA - Imagier des nuances de couleurs {Teaser}

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vendredi 24 novembre 2017

Plus je caramélise, plus j'existe

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Les canadairs rôdent au-dessus de ma tête.

Ils ronflent et grognent. Le bruit de leur carcasse essoufflée provoque une peine les stridulations des cigales.

Allongée sous le pin parasol, je les observe tournoyer de l'autre côté de la colline, dans un ciel impeccable et brûlant.

Le soleil flamboie, très haut et très blanc, de l'or incandescent.

Je sens ses rayons insister sur mes pieds, mes genoux. J'aime quand le soleil cuit la peau.

Un instant, j'ai ce drôle de sentiment que mon épiderme se décolle et s'enroule en copeaux.

Etrangement, je me sens glacée dans l'atmosphère chargée d'UV.

Puis, je passe la main sur mon dos, mes doigts effacent le froid pour ne retenir que la sensation de ma peau chaude.

Je sens que je tiens en un seul morceau, compacte, entière, vivante.

Plus je caramélise, plus j'existe, une braise.

(Dans la peau des arbres, chapitre 1, 2006)

 

 

 

 

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mardi 21 novembre 2017

Les personnages qui t'accrochent

 

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L'autre soir, lors d'une soirée lecture en duo avec Bruno Doucey au centre d'hébergement d'urgence du Teil en Ardèche, dans le cadre de la Résidence Résistance avec "Ceux qui ont dit non" (Actes sud Junior) j'ai lu un extrait de mon reccueil de nouvelles PARTIR, les petits voisins de Lulu. Lulu, c'est le genre de personnages que tu inventes, mélange d'autres qui existent vraiment qui ne te quitte jamais. Tu vis avec. Cette nouvelle raconte la rencontre entre une ado de 14 ans et Lulu qui pourrait être son arrière grand-mère.

Le jour où nous nous sommes rencontrées, Lulu et moi, j’errais au hasard après le collège, frottant mes semelles contre le macadam. J’étais malheureuse. En fait, ce n’est pas moi qui ai utilisé ce mot. Je n’avais aucun vocabulaire à répandre sur ma plaie. Je m’étais mise en boule sur le banc, enroulée autour d’idées lugubres, quand j’ai entendu sa voix à côté de moi.

- Qu’est-ce qui te rend si malheureuse ?

Je me croyais seule au monde, à l’abri sous le châtaignier qui étend le bout de ses branches au-dessus du banc. Je n’avais pas osé lever la tête vers elle. Elle n’avait pas insisté. Son silence m’avait intriguée. J’avais déplié ma nuque et extirpé mon nez de la moiteur de mon corps recroquevillé. J’avais vu une grosse doudoune noire et, juste au-dessus, une tignasse blanche ébouriffée et le visage parcheminé et lumineux d’une femme âgée. J’avais tout de suite été frappée par cette sensation que j’éprouvais en la regardant, comme si je faisais face à un horizon dégagé, accumulant des strates de ciel bleu, éclairé tantôt par les remous du fleuve, tantôt par les pâturages fluorescents ou l’écume des arbres. On n’avait pas parlé, juste accepté d’être l’une à côté de l’autre (...)

Puis l'ado et la vielle dame se revoient. L'ado est bien embêtée. Elle doit écrire un récit de voyage pour son cours de français. Mais elle n'a jamais voyagé. Lulu promet de lui raconter le sien. L'ado décide de la filmer.

 - Je suis Lucienne, la bressanne, dite « Lulu ».

Elle commence. La lumière rouge clignote sur l’écran de la caméra.

- Mon pays est ici, à deux pas, dans la campagne vallonnée qui élève les poulets dans les près. Mes petits voisins m’appellent le plus souvent « mémé ». Je suis la grand-mère adoptée, la mémé d’à côté.(…) Il n’y a rien d’officiel entre nous, mes petits voisins, comme je les désigne parce que je suis bien plus âgée qu’eux, et moi. Pas le moindre bout de papier, aucun engagement écrit paraphé devant notaire. Ce qui nous lie est invisible à l’œil nu. Ce qui nous tient laisse des traces dans nos cœurs.  Je serais d’ailleurs bien incapable d’expliquer à quoi tiennent ces liens entre nous. A la terre d’ici, noire et fertile, pleine d’alluvions ? Au pont qui enjambe la Saône ? A un sourire ? A cette détresse que nous laissons parfois affleurer d’un mot, d’un geste, mais qu’ils camouflent, eux, à la perfection? (…) Tu me croiras ou pas, la première fois, il y a vingt ans, je n’ai pas vraiment réalisé que mes petits voisins, venaient de loin, d’Asie. Pour moi, ils avaient quitté un bloc de HLM à deux rues d’ici et ils s’installaient dans une petite maison à deux portes de la mienne, parallèle au fleuve, juste derrière la première ligne des habitations en bord de rivière. Je me fiche éperdument qu’ils soient du Cambodge, du Laos ou d’ailleurs. L’exotisme ne me fait pas rêver. Ces vacances que se payent les gens aujourd’hui, à quelques heures d’avion ne me tentent pas. Les pays qui défilent, les billets à bas prix, je n’ai pas connu ça. J’aime les gens avec qui on peut causer et parfois se taire aussi sans se gêner. Mes petits voisins ne sont pas bavards. Ils ne sont pas bruyants non plus. La première fois, je les ai aperçus de ma fenêtre. Le père, une grosse plante verte dans les bras. La mère, ses petits au bout des doigts. J’étais ébahie. Ils avaient déjà réparé, nettoyé, emménagé et je n’avais rien entendu. Je leur ai souhaité la bienvenue, sincèrement parce que je ne suis pas faite autrement, moi qui viens de la campagne, et qu’à mon âge, j’ai quand même plus de 85 ans, on ne se refait pas, j’ai l’habitude de saluer les gens. J’ai tout de suite remarqué quelque chose de pas commun au fond de leurs yeux. Certains appelleront cela une distance. D’autres évoqueront une muraille. Mais moi, mémé, je sais ce qu’est la vie. J’ai bossé, j’ai trimé. J’ai grandi, tout près d’ici, dans une ferme où on travaillait tous les jours même le septième quand mes petites copines étaient toutes pimpantes dans leur belle robe du dimanche. Ce jour-là, je croisais les doigts pour qu’elles ne me voient pas quand nous traversions le bourg où nous habitions. Juchée tout en haut de la remorque chargée de paille, je me cachais et je les épiais, je les enviais. "

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lundi 20 novembre 2017

L'inventeur des droits de l'enfant

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Il faut relire Janusz Korczak, aujourd'hui journée internationale des droits de l'enfant, et tous les autres jours. Ecrivain et pédiatre polonais, il a inventé entre les deux guerres mondiales les Droits de l'Enfant. Devenu adulte, il n'a jamais oublié ses émotions, ses réflexions d'enfant et a toujours su se mettre à leur hauteur, ne les regardant jamais de haut, ne bétifiant jamais non plus avec eux.

Auteure d'un livre qui retrace son parcours et son engagement auprès des enfants, Janusz Korczak: "Non au mépris de l'enfance", publié dans la collection Ceux qui ont dit non, Actes Sud Junior, il m'arrive régulièrement de me plonger dans ses écrits. Janusz n'était pas un théoricien, mais quelqu'un qui aimait partager son expérience avec les autres. Praticien hospitalier, expert auprès des tribunaux, il est surtout le fondateur de deux orphelinats dans lesquels il a accueilli des enfants pauvres et essayé de mettre en pratique les droits de l'enfant, instaurant une "République des enfants" faisant d'eux des citoyens actifs et concernés, sanctionnés le cas échéant par un tribunal d'enfant et d'adulte. Korczak pensait que seule la loi peut protéger les enfants de la toute puissance des adultes.

Son travail a inspiré les rédacteurs de la Convention Internationale des Droits de l'Enfant. Ce qui est étonnant, ce sont les années qui nous séparent de Korczak. Les temps ont changé et, pourtant, ce qu'il a écrit reste très éclairant. Son oeuvre a été progressivement traduite en français. Un des livres qui m'a particulièrement intéressée est "Comment aimer un enfant" dont le titre peut-être provocateur pour certains montre bien l'approche qui était la sienne. Aujourd'hui, des parcouru "Le droit de l'enfant au respect" publié par les éditions Fabert. L'extrait suivant est tité d'un chapitre intitulé Le dépit: "La bienveillance à l'égard des enfants les rendrait impertinents, la douceur engendrerait l'impunité et le chaos. C'est faux. Cependant, bonté ne signifie pas négligence, incompétence et bêtise(...) Mes années d'expérience m'ont conforté dans l'idée que les enfants méritent respect, confiance et bienveillance. (...) Nous ne permettons pas aux enfants de s'organiser entre eux, nous les souestimons, nous leur accordons aucune confiance. Peu disposés à leur égard, nous ne faisons pas d'effort. Résultat : sans spécialistes, nous ne sommes pas à même d'agir... Or, les spécialistes en la matière, ce sont les enfants. Manquons-nous totalement de discernement pour accabler les enfants de caresses en croyant ainsi leur exprimer notre bienveillance ? En réalité, c'est nous qui nous réfugions dans leurs bras pour y chercher proscrétion ou espoir, pour fuir les heures de douleur orphelines, de solitude immense. Nous les chargeons du poids de nos souffrances et de nos langueurs. (...) Ce n'est pas de la bienveillance, c'est de l'égoïsme."

Aujourd'hui, la violence faite aux enfants est réelle. Violence liée notamment à l'omniprésence des écrans et d'Internet jusque dans les classes d'école, à la pauvreté, au manque de logement, aux ravages de l'hyperlibéralisme.

En France, la loi donne obligation à l'Etat de les protéger.

Comment est-il possible que nous acceptions que des enfants dorment dans la rue et que l'Etat le tolère ? Dans l'agglomération lyonnaise où j'habite,

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selon Rue89LYON, 223 élèves sont sans toit fixe. Il aussi 123 mineurs étrangers isolés sans solution de logement. 

Comment est-il possible que les services de l'Etat oublie la loi quand il s'agit de mineurs étrangers ? A ce sujet, je vous recommande le reportage de France Culture : Quand les mineurs africains sont abandonnés dans la montagne. Tableau terrifiant de qui se passe aujourd'hui.