20180116_085151Paris. Mardi 16 janvier. Sol trempé. Pas de pluie drue comme hier après-midi ni de vents tourbillonnants. Guichet du métro. Un billet pour Poisson, écrit le logiciel de mon Smartphone automatiquement. C’est pourtant à Poissy que je vais. L’employée de la Ratp désolée, le lecteur de CARTE hors service. Je sors un billet.

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La voix du RER s’escrime à répéter que le train pour Poissy desservira toutes les gares. Direction les Yvelines. La Défense,  Nanterre, Houilles,  etc. Une odeur de brûlé émane des sièges couleur roussi. Tout sent le cramé en fait dans le RER. La carcasse, les rails, les câbles électriques. Derrière les vitres, le paysage semble ressorti d’un bain d’encres mélangées, paysage au fusain relevé d’aquarelles au curaçao. Blocs de légo à Nanterre. Ruban large de la Seine. Bruits stridents quand le RER freine à Achères Grand Cormier. Mes mains réclament de se plaquer sur mes oreilles. Je ne leur obéis pas. Derrière les vitres, cortège infini de voitures posées sur des trains. Poissy usines se profile. Peugeot, PSA, partout.

« Endstation, annonce la voix du RER en allemand. Bitte aussteigen ». Pour qui ? Pour moi ?

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Emmanuelle Tassel,  la documentaliste du collège Jean Monnet de Feucherolles, m’attend à la sortie. Voix douce, gestes attentifs. Elle m’emmène dans son établissement à un quart d’heure de là et m’annonce que les élèves sont pressés de me rencontrer. On traverse Poissy, ancienne cité royale. On frôle l'église de la collégiale Notre Dame de Poissy et la villa Savoye conçue par Le Corbusier. Après, décor de départementales et de ronds-points, forêts, files de véhicules dans l’autre sens, vers Paris. Banlieue aisée, banlieue mouillée. La campagne dans la ville.

 

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Œuvre d’art à l’entrée du collège à l’architecture moderne, silhouettes noires soudées les unes aux autres, bras dessus, bras dessous. Coulée de béton dans la prairie. Je dois rencontrer deux classes de troisième l’une après l’autre. Annie-Claude, la prof de français, m’annonce que ses élèves ont prévu une cinquantaine de questions. Je ne sais pas si ça me rassure. Dix ans plus tard, me voici à nouveau invitée à répondre sur « Bienvenue à Goma » paru en 2008 aux éditions du Rouergue. Des élèves ont également lu "La mémoire en blanc" publié par les éditions Thierry Magnier.

 

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Mes deux romans évoquent en filigrane le génocide des Tutsi et le massacre des hutus modérés au Rwanda en 1994. Et le rôle de la France dans les événements qui ont lieu ces années-là et bien avant, après aussi. L’un se déroule en 1994 à Goma, ville-frontière de RDC (à l’époque le Zaïre) avec le Rwanda. Le second se passe plus de vingt ans plus tard en France, à Lyon. Les élèves les ont aimés. Ils me le disent, je le vois à la façon qu’ils ont de me saluer, de me parler. La prof de français les a intégrés à sa séquence sur la littérature engagée. Les élèves me demandent si tous mes livres sont comme ça, engagés. Je réfléchis. Je n’ai pas de réponses toutes faites. Mon regard sur le monde, sur les choses, je l’entraîne, je l’affine année après année. J’exerce ma liberté, tente de me débarrasser des entraves. N’est-ce pas à, ce qu’il appelle « écrivain engagé » ? Quelqu’un qui regarde, qui écoute, qui observe, qui se laisse imprégné par ce qui se passe autour de lui et qui s’interroge ? Je ne sais pas trop faire autrement. C’est quoi le nom de la littérature qui n’est pas engagée ?

Cyril me confie que "Bienvenue à Goma" est le livre qu’il a lu le plus vite jusqu’ici aussi vite. A peine 48 heures. D’habitude, il lui faut des jours et des jours. Là, juste deux. Il a aimé, trouvé les deux pages de la fin tristes et jolies et s’en étonne, heureux de découvrir que les deux soient possibles en même temps. Quand j’évoque mon travail d’adaptation de "Bienvenue à Goma" pour le cinéma, clameur et enthousiasme. Je le modère. Déjà quelques années que j’y suis, le travail long et incertain. Peut-être qu’il n’y aura jamais de film. Le cinéma si cher, des budgets, des financements à trouver.

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Chacune de mes deux interventions se termine par une séance de dédicaces sur les livres. Ils ont chacun leur exemplaire. Certains déçus regrettent de ne pas avoir su que ce serait possible. Une jeune fille me glisse ses deux livres sous les yeux. Signatures à la chaîne au-delà de la sonnerie qui indique que le temps imparti est dépassé. De l’encre plein les doigts. Des au revoir. Des sourires. Magie de la rencontre.

 

 

L’après-midi a déjà presque commencé quand je quitte Feucherolles et passe à côté de la tête de Pompidou devant la gare de Poissy. Direction Paris.

 

 

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J’ai profité de mon passage dans la capitale pour prendre rendez-vous avec mes trois "co-résidents" de novembre au Teil en Ardèche. Maria Poblete, Rachel Hausfater, Bruno Doucey, auteurs comme moi de la collection Ceux qui ont dit non chez Actes Sud Junior. Nous nous retrouvons à nouveau samedi là-bas tout près de Montélimar pour une restitution de notre résidence collective Résistance. Nous voulons raconter ce qui a été pour nous, nos rencontres, nos découvertes, dire aussi les textes des ateliers d’écriture. Nous nous chronométrons pour tenter de ne pas être trop longs. Nous rions. Nous nous taquinons.Partage. Complicité. La résidence n’est pas tout à fait finie. La résidence ne sera jamais finie. La résistance non plus. Résister à la lourdeur des jours, aux idéologies qui nient, à la noirceur de l'Humanité au révisionnisme, à la lassitude. Rester en vie.

 

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